15
Terra retourna à l’école à la fin de sa suspension et fut bien content de revoir ses élèves. Ils lui avouèrent qu’ils étaient fiers d’avoir comme professeur de philosophie le seul enseignant à avoir été réprimandé dans toute l’histoire de l’école secondaire de Little Rock.
— Mademoiselle Dickinson ne partage pas votre opinion, les informa Terra, réprimant un sourire.
— Savez-vous que d’autres rumeurs circulent à votre sujet ? insinua Chance.
— De quoi s’agit-il, cette fois ?
— Les Cleary prétendent que vous êtes un être de lumière et madame Wilton a dit à ma mère que vous étiez un ange, lui confia Katy.
— J’ai visité Sébastien en prison, renchérit Frank. Il m’a dit que votre peau s’illuminait.
— J’ai seulement utilisé un vieux truc de physique pour capter son attention, mentit Terra.
— Je sais ce dont vous êtes capable. Il ne sert à rien de le nier.
— Tu interprètes ce que tu vois à travers la lentille de tes croyances personnelles. Je n’aime pas appliquer des étiquettes, mais je dois avouer que je semble avoir un étrange pouvoir de persuasion sur les gens. Pourtant, cela ne fait pas de moi un prophète, un ange ou un être de lumière.
— Mais cela fait de vous un grand homme et un bon exemple pour nous, estima Marco.
— Ce sont encore des étiquettes, l’avertit Terra.
— Mais il n’y a pas de mal à étiqueter un grand homme ! protesta Julie.
— Au contraire, l’arrêta Terra. Cela pourrait vous faire accepter d’emblée tout ce que je dis, ce qui va à l’encontre de la philosophie. Je ne suis qu’un homme parmi des milliards d’autres hommes. Tout comme vous, je me pose des questions sur l’univers. Comprends-tu ce que je dis, Frank ?
L’adolescent se contenta de l’observer de derrière son épais mur de convictions. Terra comprit qu’il perdait son temps à vouloir lui ouvrir les yeux. Il se tourna vers le reste de la classe pour leur parler du dernier grand philosophe à s’être manifesté au neuvième siècle. En effet, par la suite, c’est-à-dire entre la fin de l’empire romain et le Moyen-Âge, les hommes avaient été trop préoccupés par leur survie pour se soucier du fonctionnement de l’univers.
À la fin de la journée, la machine à café de la salle des professeurs et celle de leur cafétéria étant vides, Terra se dirigea donc vers celle des étudiants. Que risquait-il à cette heure où, en principe, tous les adolescents avaient quitté le bâtiment ? En entrant dans la grande salle, il entendit une douce mélodie. Oubliant sa soif, il se laissa guider par la musique. Assise devant le vieux piano de l’école, Chance Skeoh jouait une pièce classique. Lorsqu’elle s’arrêta, Terra l’applaudit. Elle sursauta.
— Vous m’avez fait peur ! souffla-t-elle. Je pensais que vous étiez monsieur Miller !
— Pourtant, je ne lui ressemble pas du tout, plaisanta Terra en prenant place près d’elle. Est-ce que ça fait longtemps que tu apprends le piano ?
— Je ne peux pas prendre de cours, parce que nous n’avons pas de piano à la maison. Je joue par oreille. De temps en temps, je reste après l’école pour me défouler.
Chance lui avoua que son désir secret était de devenir pianiste de concert et d’enregistrer des disques que les gens pourraient savourer dans le confort de leurs foyers. Mais dans un coin perdu comme Little Rock, elle avait peu de chance de le réaliser. Elle ajouta qu’il avait choisi la mauvaise ville du Canada pour enseigner la philosophie, car personne ne quittait jamais cet endroit.
— Le destin a apparemment choisi de me remettre en contact avec mes soldats romains. Curieusement, ils habitent tous ici, répliqua Terra.
Chance lui raconta un rêve qu’elle faisait régulièrement depuis qu’il leur avait parlé de leur incarnation à Jérusalem. Elle lui décrivit sa maison et son épée, dont la garde se terminait par un aigle aux ailes refermées. Leurs souvenirs commençaient donc à refaire surface…
Il la pria de jouer une autre pièce, mais elle refusa, car elle ne voulait surtout pas que son professeur préféré écope d’une autre suspension. Terra lui tendit le bras en réclamant au moins le privilège de l’accompagner jusqu’à la sortie.
— Vous êtes un homme incroyablement galant, monsieur Wilder, le complimenta Chance.
— Ne me dis pas que les hommes ne reconduisent pas les dames à Little Rock ? s’étonna-t-il.
— Vous plaisantez ? Il n’y a personne qui vous ressemble dans ce patelin. Vous êtes si gentil, si poli, si correct.
— J’ai été élevé de cette façon.
Elle marcha près de lui en pensant qu’elle aurait aimé grandir en Angleterre.
Terra se rendit ensuite à la bibliothèque et s’installa devant l’ordinateur. Après plusieurs essais infructueux, il réussit à s’introduire dans les services du gouvernement du Canada. Amy le rejoignit quelques minutes plus tard et s’inquiéta de voir la page qu’il consultait à l’écran.
— Terra, es-tu certain que tu peux faire ça ? demanda-t-elle en appuyant les mains sur ses épaules.
— Non, mais leurs codes de protection sont faciles à déjouer, alors j’imagine qu’ils s’attendent à ce qu’on consulte ces dossiers, répondit-il en lisant rapidement l’information au sujet du père de Fred : il vivait à Montréal.
— James Miller n’apprécierait pas que tu t’infiltres dans ces banques de données en utilisant l’ordinateur de l’école, tu sais.
— J’ai appris à brouiller ma piste à la NASA. J’espère seulement que ce truc fonctionne toujours de nos jours…
— Comment se fait-il que chaque fois que je te trouve conventionnel, tu inventes quelque chose de complètement fou pour me déboussoler ?
— C’est une étiquette, mademoiselle Dickinson.
— Arrête d’utiliser cette théorie pour m’échapper !
Terra éclata de rire. Il imprima les données qui l’intéressaient et quitta le programme. Amy, faisant pivoter sa chaise, l’embrassa sur le front. Elle l’aida à enfiler son manteau pendant qu’il lui racontait qu’il avait surpris Chance à jouer du piano dans la cafétéria. Il voulut alors savoir combien coûtait un tel instrument.
— Tu ne penses pas à lui en acheter un, au moins ? lui reprocha Amy.
— Pourquoi pas ? C’est une occasion en or pour moi de rembourser ma dette. J’ai besoin que tu m’appuies dans mes démarches, Amy. Tu ne dois pas m’empêcher de liquider mon karma.
— Oui, tu as raison, je devrais te faire confiance, même si je ne comprends pas ce que tu fais.
Terra savait que Fred était aussi musicien. Dès le lendemain, il lui demanda de l’accompagner au magasin pour l’aider à choisir un piano. Ils optèrent pour un instrument portatif que Chance pourrait transporter et qui ne prendrait pas trop d’espace dans sa chambre. Terra en profita aussi pour acheter une guitare électrique et un amplificateur à Fred, afin qu’il ait lui aussi une chance de réaliser ses rêves. Le jeune homme accepta le présent avec gratitude. En échange, il lui promit de lui donner son premier album ainsi qu’une place dans la première rangée de tous ses concerts jusqu’à la fin de ses jours.
Les choses se passèrent moins bien chez les Skeoh. C’est Fred qui alla porter le piano, puisque le camion de son beau-père lui appartenait depuis son décès. Il installa l’instrument de musique au milieu du salon, sous les regards ahuris de Chance, de son petit frère Russell et de leur mère.
— Ton prof de philo te donne un piano ? s’étonna le gamin. Mais qu’as-tu fait pour mériter ça ?
— Mais rien, voyons ! se défendit Chance.
— Pourquoi n’est-il pas venu le livrer lui-même ? se renseigna madame Skeoh, très inquiète de l’intérêt que ce professeur manifestait pour sa fille.
— Il avait de la physio, répondit Fred. Monsieur Wilder est un homme épatant, madame Skeoh. Il n’y a rien qu’il ne ferait pas pour nous.
— Pourquoi ? s’alarma-t-elle.
— Tu ne me croirais pas même si je te le disais, maman, soupira Chance.
— Si tu ne me le dis pas, tu ne pourras pas garder ce cadeau.
— Monsieur Wilder croit que nous avons été des soldats romains sous ses ordres à Jérusalem il y a deux mille ans, expliqua l’adolescente, sachant très bien que sa mère trouverait cette affirmation ridicule. Nous avons commis pas mal de crimes à cette époque-là et il est revenu pour nous aider à expier nos fautes et rembourser ses dettes envers nous.
— Génial ! s’exclama Russell.
— Ce professeur est censé vous enseigner la philosophie, pas un tas de croyances absurdes sur la réincarnation. Je vais appeler le directeur et lui dire ma façon de penser.
— Non ! s’écrièrent Chance et Fred en même temps.
Madame Skeoh fit la sourde oreille. Chance tenta encore de lui faire entendre raison durant le souper, en vain. Sa mère était convaincue que la seule raison pour laquelle un professeur offrait de tels présents à une jeune élève était pour obtenir des faveurs sexuelles. Dans la soirée, lorsque sa mère alla prendre son bain, Chance sauta sur le téléphone et appela Terra pour le remercier et lui faire part de sa situation désespérée.
— Lui as-tu dit pourquoi je t’ai offert le piano ? s’enquit Terra.
— Évidemment, mais elle refuse de me croire et je pense que je sais pourquoi. Elle a été harcelée par un professeur quand elle était jeune. Je sais qu’elle a tort de coller cette étiquette à tous les enseignants, mais elle ne peut pas s’en empêcher.
— Serait-il possible pour moi de la rencontrer seule en terrain neutre, disons au petit restaurant près de l’école ? J’aimerais défendre moi-même ma position dans cette histoire.
Chance lui promit de transmettre sa requête. Assis au salon, Terra raccrocha en pensant que les gens se compliquaient inutilement la vie. Sarah apparut près de lui.
— Pourquoi est-il si difficile de rembourser nos dettes karmiques ? lui demanda Terra.
— Parce que la plupart impliquent un fardeau émotionnel.
— Je peux le comprendre dans le cas d’un meurtre, mais je n’ai pas tué Chance.
— Tu n’es pas responsable de la mort de tes soldats, Terra, mais de celle des gens qu’ils ont tués.
Sarah disparut. Terra venait enfin de comprendre l’ampleur de son destin et la raison pour laquelle son âme n’avait pas voulu retarder son retour sur la Terre. Ses soldats avaient dû exécuter des centaines de personnes à Jérusalem et il était coupable de toutes ces morts.
Cette nuit-là, il rêva à l’exécution du prophète sur la colline de Jérusalem. Il se vit, habillé en officier romain, se tenant très droit, les bras croisés dans son dos, regardant calmement ses soldats qui repoussaient la foule. Il ignorait pourquoi ces gens réclamaient la libération d’un Juif qui n’avait cessé de défier l’autorité de l’empereur. Il se retourna vers la croix de bois et leva les yeux sur le criminel qui y était crucifié. Au milieu de ses souffrances, celui qu’ils appelaient le Christ posa sur lui un regard rempli de compassion.
Terra se réveilla en sursaut, soudain conscient de sa faute. Comment avait-il pu être aussi aveugle et insensible ? Comment avait-il pu être ce soldat romain dont il ne partageait plus les valeurs ? Toutes les âmes commençaient-elles leur cycle d’existence sous une forme aussi primitive ? Comme il ne réussissait pas à se rendormir, il se réfugia dans le dos d’Amy pour y trouver un peu de réconfort.
Le lendemain, Chance l’informa qu’à sa grande surprise, sa mère avait accepté de le rencontrer. Il se rendit donc à leur point de rendez-vous à la fin de la journée et la reconnut facilement parmi les autres clients de l’endroit, bien qu’elle ne ressemblât pas du tout à sa fille. Elle était très maigre. Son teint blafard et ses traits tirés indiquaient une vie remplie d’adversité. Elle avait des yeux bleus impitoyables et elle portait ses cheveux bruns très courts. Il se présenta avec courtoisie. Alors qu’il se glissait sur la banquette, la serveuse s’empressa de venir lui porter un café. Il la remercia par un sourire.
— Vous charmez facilement les jeunes filles, on dirait, l’attaqua aussitôt madame Skeoh.
— Dans la plupart des cas, il s’agit d’un phénomène hormonal tout à fait normal à leur âge. Mais l’amour est une avenue à deux sens, madame Skeoh, et je vis déjà une relation fort satisfaisante avec une femme que j’adore. Alors ces jeunes filles perdent leur temps.
— Pourquoi leur donnez-vous des présents, dans ce cas ?
— Je n’en donne qu’aux jeunes qui veulent poursuivre leurs rêves.
— Pourquoi ?
— Ai-je vraiment besoin d’une raison ?
— Personne ne dépense autant d’argent pour quelqu’un sans avoir une idée derrière la tête.
— Alors, je dois être différent.
— Pourquoi avez-vous dit à Chance qu’elle avait déjà été un soldat romain ?
— Parce que je voulais qu’elle comprenne que son attirance pour moi était strictement karmique. Je n’ai aucune preuve solide de ce que j’avance, mais je sais que j’ai vécu à Jérusalem il y a deux mille ans. Je suis revenu dans cette vie pour payer certaines dettes que j’ai contractées là-bas.
— Avez-vous déjà consulté un psychiatre, monsieur Wilder ?
— Au moins une fois par six mois pendant toutes les années où j’ai travaillé au programme spatial américain. Avant de venir enseigner la philosophie à Little Rock, je travaillais à la NASA et mes patrons s’assuraient que les savants à leur emploi étaient sains d’esprit. Après mon accident de voiture, il y a plus de cinq ans, un psychiatre s’est occupé quotidiennement de moi. Madame Skeoh, je suis astrophysicien de métier et il n’y a pas si longtemps, je ne croyais qu’à ce que je pouvais calculer. Mais certains événements étranges m’ont convaincu que la réincarnation est une réalité. J’ai le souvenir d’une vie où j’ai participé à la crucifixion de Jésus.
Elle le fixa avec incrédulité, mais le but de cette rencontre n’était pas de lui parler de réincarnation. Il voulait seulement qu’elle donne à sa fille la chance de vivre la vie dont elle avait envie.
— J’ai entendu Chance jouer du piano, poursuivit-il. Je sais qu’elle a le potentiel pour devenir une artiste de renom. Je vous en prie, laissez-la développer son talent. C’est tout ce que je vous demande.
— Et vous ne voulez rien en retour ?
— Absolument rien.
Amy arriva à ce moment-là, car Terra avait rendez-vous à l’hôpital. Il tendit la main à madame Skeoh pour faire la paix, mais il se produisit le même phénomène qu’avec madame Wilton : une intense lumière enveloppa leurs mains pendant quelques secondes. Effrayée, madame Skeoh, mit fin au contact en reculant sur sa chaise. Avant que Terra ne puisse lui expliquer ce qui venait de se passer, Amy prit les devants.
— C’est seulement de l’électricité statique, expliqua-t-elle en essayant de paraître aussi naturelle que possible. Les jambes de Terra sont artificielles, alors ce genre d’étincelle se produit de temps en temps.
Amy aida Terra à se relever, salua madame Skeoh et guida Terra vers la porte. Une fois dans la voiture, elle lui demanda pourquoi ses mains s’étaient une fois de plus allumées.
— Cette femme était sur la colline elle aussi, soupira-t-il avec découragement, mais je ne l’ai pas tuée. C’est Chance qui l’a fait, à mon commandement.
— Est-ce que toute cette ville est peuplée de vos victimes ?
— On le dirait bien.
Terra se laissa aller contre le dossier et ferma les yeux. Comment pouvait-il décrire à Amy ce qu’il ressentait ? Il la laissa l’emmener à l’hôpital sans dire un mot de plus.
* *
*
Madame Skeoh rentra chez elle en tremblant. Elle trouva ses enfants assis devant le téléviseur. Russell fut le premier à s’apercevoir que quelque chose n’allait pas.
— Maman, qu’est-ce que tu as ?
Elle ne répondit pas. Chance vit alors qu’elle était en état de choc : elle la prit par le bras et l’emmena s’asseoir sur le sofa.
— Il a touché ma main, balbutia la mère, ébranlée. J’ai vu des images dans mon esprit… J’ai vu Jésus sur la croix…
— Comme à l’église ? fit innocemment Russell.
— Je l’ai vu en chair et en os, en train de mourir. Mais les Romains ne voulaient pas nous laisser nous approcher. J’ai tenté de me faufiler et un soldat m’a planté son épée dans le ventre…
Madame Skeoh éclata en sanglots. Ne sachant plus quoi dire, Chance se contenta de la serrer dans ses bras.